« "L'enfant rêve", de Hanokh Levin, dans une mise en scène de Stéphane BRAUNSCHWEIG | Page d'accueil | Les Festivals de Théâtre de l'été 2006 »
dimanche, 14 mai 2006
MAI
Le mai, le joli mai, en barque sur le Rhin,
Des dames regardaient du haut de la montagne,
Vous êtes si jolies, mais la barque s’éloigne,
Qui donc a fait pleurer les saules riverains ?
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière,
Les pétales tombés des cerisiers de mai,
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée,
Les pétales flétris sont comme ses paupières.
Sur le chemin du bord du fleuve, lentement,
Un ours, un singe, un chien, menés par des tziganes,
Suivaient une roulotte traînée par un âne,
Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes,
Sur un fifre lointain, un air de régiment.
Le mai, le joli mai, a paré les ruines,
De lierre, de vigne vierge, et de rosiers.
Le vent du Rhin secoue, sur le bord, les osiers,
Et les roseaux jaseurs, et les fleurs nues des vignes.
Guillaume APOLLINAIRE, Alcools, Gallimard (1913).
Guillaume APOLLINAIRE, par Marie LAURENCIN
Voici plusieurs analyses de ce poème lyrique qui évoque une rencontre impossible, métaphore du souvenir...
Ce poème se passe à la saison du printemps, saison du renouveau de la nature. Ce sentiment de gaieté contraste avec la tristesse et le malheur du poète. Un paradoxe est alors créé : on ne peut être malheureux dans un décor si beau et si gai. Les seuls moments où la nature apparaît avec tristesse, c’est à travers la subjectivité du poète. Dans son esprit, sa mélancolie atteint son entourage. Ce poème exprime le temps qui passe marqué par l’écoulement du fleuve, irréversible, tout comme sa relation qui ne peut revivre. Le poète est isolé avec sa mélancolie alors que la nature autour de lui continue de s’épanouir ; les vignes, les rosiers ont recouvert les ruines. Ce poème est en réalité tragique avec cette expression si forte de la nostalgie et la mélancolie. L'isolement du poète contraste avec la gaieté du printemps, son amour parti, le temps qui passe, la renaissance de la nature...
I – La métaphore du souvenir amoureux :
1) L’amour impossible :
— distance physique : haut/bas « en haut de la montagne », et éloignement « en barque sur le Rhin » ,«mais la barque s'éloigne»...
— opposition traduite par les homonymes « mai/mais » associés à « joli/jolies » (v. 1 et 3).
2) évocation de la femme aimée et perdue :
— manifestation du désir : « Vous êtes si jolies »;
— évocation lyrique « celle que j'ai tant aimée »;
— analogie avec les cerisiers : des pétales aux ongles et aux paupières de la femme aimée, Apollinaire associe à la femme les « cerisiers de mai ».
3) le processus du souvenir :
— écoulement temporel figuré par l’image du tsigane (image du quotidien, fuite de la gaîté);
— les ruines : marque du passé, embellies par le souvenir, reste seulement la fugacité de la parole « jaseurs ».
II – L’expression lyrique :
1) la fuite du temps :
— éloignement et mouvement vers l’arrière (2 occurrences du verbe s’éloigner) souligné par le contraste avec « se figeaient »,
— chute des pétales et suggestion de leur pourrissement,
— 3ème strophe : mouvement évoqué et inscrit dans le rythme des vers (énumération, enjambement, mouvement du solide et terrestre (« chemin ») à l’abstrait (« l’air »).
2) La nature anthropomorphe suggérant la mélancolie :
— image des saules qui pleurent,
— les pétales-paupières,
— les ruines habillées de végétation folle qui emprisonne les souvenirs,
— « fleurs nues » qui évoque l’érotisme,
— harmonie imitative (allitérations en [z]).
3) l’aimée :
— expression hyperbolique « si jolies »;
— des « dames » à « celle que j’ai tant aimée » : leur vision reconstruit le souvenir du poète;
— « ongles » et « paupières » deux métonymie de la femme confondues dans la métaphore des pétales; Apollinaire renouvelle l’allégorie de la femme aimée et de la fleur.
III – Une esthétique composite :
1) Un arrière-plan mythologique : le mythe d’Orphée sous-jacent : regard en arrière, disparition de l’aimée en pétales, les ruines suggérant la mort.
2) Une construction cubiste :
— plusieurs plans : « des dames »/ « la dame » ; plusieurs points de vues : le haut/le bas ; la barque/ les tsiganes;
— effet de simultanéité : « or » « tandis que »;
— effet de répétitions.
Et une autre analyse...
17 vers, souvent des alexandrins, mais pas toujours, répartis en 4 strophes, la troisième comptant 5 vers au lieu de 4 ; les rimes sont embrassées.
Comme souvent chez Apollinaire, à première lecture, les thèmes abordés dans chacune des strophes semblent plus relever de la rêverie que d'un souci de cohérence du propos. Cependant, cette apparence de poème improvisé au fil du songe, privilégiant ainsi la beauté des images et la musicalité du texte, s'estompe à la relecture et à l'analyse.
Plan :
1ère strophe : Une promenade en barque sur le Rhin.
2ème strophe : Le souvenir de la bien-aimée.
3ème strophe : Tableau descriptif d'une troupe de tziganes le long du fleuve.
4ème strophe : Évocation d'un paysage romantique.
La première strophe : une chanson...
Le mai, le joli mai, en barque sur le Rhin,
Des dames regardaient du haut de la montagne,
Vous êtes si jolies, mais la barque s'éloigne,
Qui donc a fait pleurer les saules riverains ?
"le mai le joli mai" : presque banal, quasi prosaïque, naïf le début de ce premier vers. L'épithète "joli" est rassurante. Pas de bizarrerie ; c'est simple et familier comme une chanson traditionnelle. Le rythme confirme la ritournelle :
Le mai / le joli mai / en bar- / -que sur le Rhin /
Des da- / -mes regardaient / du haut / de la montagne /
Vous ê- / -tes si jolies / mais la bar- / -que s'éloigne /
Qui donc / a fait pleurer / les sau- / -les riverains /
Où l'on voit que dans cette première strophe, 7 hémistiches sur 8 reproduisent le rythme 1-2 / 1-2-3-4 /.
C'est donc une chanson traditionnelle qu'évoque le narrateur, tapi qu'il est dans le décompte rythmique des syllabes, et nous qui savons les chansons, nous reconnaissons ces "dames" du second vers, ces hanteuses des histoires en musique, témoins du temps, qui s'en vont ramassant, Parques étranges et familières, cousines ignorées.
Et, comme dans les chansons, on joue sur les mots : "le mai le joli mai" / "vous êtes si jolies mais". Musique ! Il faut chanter ! Et tant pis si la note est d'amertume dans l'allant de la mélodie :
Vous êtes si jolies, mais la barque s'éloigne...
Légère auto-dérision du poète qui mesure la distance qui s'accroît entre lui et les dames hautaines, puisqu'elles sont sur le "haut de la montagne". Si jolies, si jolies dames, signes du plaisir pris au printemps, au mois de mai, mais hélas aussi, figures de l'éloignement, visages fugaces du temps qui passe.
Le dernier vers de ce quatrain reprend la tonalité familièrement énigmatique des chansons traditionnelles :
Qui donc a fait pleurer les saules riverains ?
Michel Descotes dans son "Parcours de lecture" des Poèmes d'Apollinaire (Bertrand-Lacoste, 1992, p.67) note que "pour Apollinaire, quelle que soit la saison, l'expérience intime détermine le regard et, dès lors, la forme du poème porte la marque de cette vision subjective du monde extérieur, en même temps qu'elle la produit." (Michel Descotes). Ainsi, la vision des saules pleureurs est-elle, pour le narrateur, personnification de sa mélancolie, de son chagrin.
La deuxième strophe nous renseigne sur la cause de cette mélancolie...
Tout d'abord par une stupeur :
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Puis par l'image, la comparaison :
Les pétales tombés des cerisiers de mai,
Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée,
Les pétales flétris sont comme ses paupières...
L'évocation des signes du printemps rappelle au narrateur sa bien-aimée. C'est "verger fleuri", bien sûr, que femme en beauté, mais c'est aussi temps qui passe, épreuve du fugace et les "ongles" tombent comme "pétales" et comme "pétales" se "flétrissent les paupières". Le temps vieillit. Le temps éloigne. Le narrateur voit ainsi "celle qu'il a tant aimée" dans les signes du temps qui passe. Ne reste qu'une chanson et ses répétitions ("les pétales tombés" / "les pétales flétris"), et ses sonorités :
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière,
Les pétales tombés des cerisiers de mai,
Le narrateur semble alors vouloir concentrer son attention sur le paysage rhénan et l'image de l'absente disparaît de la troisième strophe qui, plus longue d'un vers, marque une rupture avec les quatrains de la chanson que paraît composer le narrateur :
Sur le chemin du bord du fleuve lentement,
Un ours, un singe, un chien menés par des tziganes,
Suivaient une roulotte traînée par un âne,
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes,
Sur un fifre lointain un air de régiment.
Une seule phrase, lente et longue comme le cours du fleuve, comme "une roulotte traînée par un âne", une période dont le verbe principal occupe le centre (cf 3ème vers) et qui commence par un complément circonstanciel ("sur le chemin"), suivi d'un double complément de nom ("du bord du fleuve"). Un rythme lent installé, confirmé par le sens (cf l'adverbe "lentement"). En ce qui concerne les vers 2 et 3, je reprends ici la très claire analyse syntaxique de Michel Descotes (op. cit. p.72) : "trois sujets juxtaposés, annoncés par le même article indéfini un et qualifiés par un groupe adjectif verbal à la vois passive avec son complément d'agent menés par des tziganes. Au troisième vers, on retrouve pour le complément d'objet direct la même structure que pour les sujets : nom + adjectif verbal + complément d'agent." (Michel Descotes).
Les vers 4 et 5 sont introduits par la conjonction "tandis que" suivi du verbe de la subordonnée ("s'éloignait") séparé de son sujet ("un air de régiment") par deux compléments circonstanciels ("dans les vignes rhénanes", "sur un fifre lointain").
Ces cinq vers constituent un tableau soigneusement composé comme le montre tout d'abord la structure de la phrase marquée par des parallélismes de construction ; par exemple le vers 1 et le vers 5 de cette strophe :
Sur le chemin du bord du fleuve lentement (...)
Sur un fifre lointain un air de régiment.
En outre, chacun de ces cinq vers relève du champ lexical de l'éloignement, renforçant ainsi le sens du poème : "sur le chemin", "menés par", "traînée par", "s'éloignait", "lointain". L'évocation des nomades tziganes et la musique de régiment, ce fifre prémonitoire, suggèrent "l'idée d'un entraînement des êtres malgré eux" (Michel Descotes).
Mais si le narrateur avait voulu distraire sa mélancolie par un tableau pittoresque, il s'est trompé et, au contraire, dans la dernière strophe, le retour du motif du "joli mai" est marqué par une persistance de la tristesse qui semble contaminer toute chose :
Le mai, le joli mai, a paré les ruines
De lierre, de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers,
Et les roseaux jaseurs, et les fleurs nues des vignes.
La chanson, dès lors, relève plus du lied romantique que du chant populaire traditionnel. Le rythme du dernier vers du poème est l'exact inverse du rythme du premier :
Le mai / le joli mai / en bar- / -que sur le Rhin / (vers 1)
Et les roseaux / jaseurs / et les fleurs nues / des vignes / (vers 17)
Musique donc mais musique qui, sur le rythme régulier de la barque sur le fleuve, s'éloigne dans les échos des assonances et des allitérations :
- é : mai, paré les, rosiers, les osiers, et les, des,
- è + r : lierre, vierge,
- eur : jaseurs, fleurs,
- i : joli, ruines, lierre, vigne vierge, rosiers, osiers, vignes,
- o : joli, rosiers, osiers, roseaux,
- r : paré, ruines, lierre, vierge, rosiers, Rhin, bord, roseaux jaseurs, fleurs,
- v : vigne vierge, vent, vignes,
- z : rosiers, osiers, roseaux jaseurs.
Le travail très précis sur la musicalité du vers atteint son apogée dans cette dernière strophe et donne à l'ensemble du poème une cohérence rythmique et mélodique, l'apparentant ainsi à une chanson nostalgique de haute facture.
17:55 Publié dans Poésies... | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
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