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lundi, 27 mars 2006
"L'enfant rêve", de Hanokh Levin, dans une mise en scène de Stéphane BRAUNSCHWEIG
avec Sharif Andoura, Jean-Pierre Bagot, Cécile Coustillac, Gilles David, Denis Eyriey, Antoine Mathieu, Thierry Paret, Hélène Schwaller, Stéphane Szestak, Anne-Laure Tondu, Jean-Baptiste Verquin, et en alternance les enfants Hippolyte Djian, Yann Kohler et Emilien Thierry.au Théâtre National de Strasbourg, du 21 mars au 13 avril 2006, puis au Théâtre de la Colline à Paris, du 25 avril au 20 mai, et à Mulhouse du 31 mai au 2 juin. Durée : 1 h 20.
« La pièce s’ouvre sur l’image tranquille d’un enfant qui dort. Autour de son lit, ses parents se réjouissent qu’il se soit enfin endormi, presque heureux qu’il repose là comme un mort. En une image simple, Levin a posé l’existence de tout enfant dans ce qu’elle suscite d’angoisse irréductible. Et voilà que surgit dans la chambre silencieuse le monde extérieur fait de bruit et de fureur, évoquant aussitôt rafles et pogroms. À la violence absurde du monde, Levin oppose une ironie à la fois noire, cinglante et stimulante », Stéphane Braunschweig.
La guerre entraîne le petit garçon et sa mère dans la fuite et l’exode. À toutes les étapes, ces questions : comment survivre, pourquoi ? à quel prix ? Mais pour aborder ces thèmes tragiques, le dramaturge israélien Hanokh Levin, disparu prématurément en 1999, ne se refuse ni l’humour le plus grinçant ni la fantaisie. Des scènes presque comiques cohabitent avec des fragments reconnaissables de l’histoire du XXe siècle, comme en un kaléidoscope terrifiant. S’agit-il du monde ou d’un cauchemar du monde ? Pour Stéphane Braunschweig, cette pièce étrange et puissante oscille entre l’onirisme et une lucidité impitoyable. Entouré de la troupe du TNS, à laquelle se joignent plusieurs jeunes acteurs tout juste sortis de l’École, il s’engage, une nouvelle fois après L’Exaltation du labyrinthe d’Olivier Py, dans la création d’un texte contemporain.Le regard de la traductrice Laurence Sendrowicz sur la pièce : "Hanokh Levin signe là une de ses pièces les plus importantes et les plus désespérées. A travers le destin d'une mère et d'un enfant, c'est tout notre siècle, dans ce qu'il a d'horrible, d'inhumain et d'absurde, qui envahit la scène." L'écriture - à la fois directe, cruelle et d'une grande poésie - les phrases coupées, qui ordonnent les mots dans une sorte de long psaume, confèrent à la pièce une dimension universelle, mais chaque réplique touche en même temps aux émotions essentielles de chacun de nous.
Hanokh Levin, est un des principaux dramaturges israélien, né à Tel Aviv en 1943 de parents d'origine polonaise. Il étudie la philosophie et la littérature à l'université de Tel Aviv, et commence sa carrière littéraire en écrivant de la poésie, puis des nouvelles, des pièces et cabarets satiriques, des tragédies et des comédies. Il attire une attention publique significative en 1968 avec son spectacle de cabaret «Toi, moi, et la prochaine guerre». Son œuvre théâtrale comprend une cinquantaine de pièces, dont 33 ont été montées de son vivant. Il en a souvent assuré lui-même la mise en scène, au rythme d’une création par an de 1968 à 1999, année de sa mort.
Le statut de Levin en tant que grand satiriste du théâtre israélien demeure incontesté. Il a servi d'auteur dramatique résident au théâtre Cameri à Tel Aviv. Il a aussi bien travaillé avec la Habima, le théâtre national d'Israël. Il a reçu de nombreuses récompenses théâtrales en Israël et à l'étranger (le festival d'Edimbourg) et ses pièces ont été mises en scène dans les festivals autour du monde.
Auteur engagé à la perspicacité peu commune, Hanokh Levin a puisé dans les grands mythes universels pour dénoncer la folie des hommes. Il a marqué le théâtre contemporain par des textes saisissants, faits de provocation, de poésie, de quotidien, d'humour et de tendresse pour le genre humain. Son œuvre est rarement politique, et ses pièces traitent uniformément de la tristesse de la vie et de le bassesse de l'humanité. Il a été comparé à Jonathan Swift pour ces aspects de son œuvre, aussi bien que pour son humeur tranchante dans le dévoilement de la grossièreté humaine. L'humiliation inhérente à la physionomie humain est un thème constant, et aucun des caractères de Levin - oppresseurs ou opprimés - n'est épargné. Le concept du bonheur est absurde dans sa vue du monde, où la nature humaine est déterminée par les besoins physiologiques sans visibilité. Dans toutes les pièces de Levin, qu'ils soient grotesques ou ancrés dans la réalité, ou des drames mythiques passés à Babylone ou à Troie, il laisse invariablement le public faire face au même paradoxe embarrassant: l'absurdité essentielle de l'existence humaine.
Son interrogation sur la finalité d'une existence vouée à l'échec est bouleversante dans "L'enfant rêve", où il décrit le drame de l'exil et le déchirement des liens qui s'en suit : de l'image idyllique d'un père et d'une mère sur le berceau de leur enfant, surgissent l'horreur et la cruauté.
Le Théâtre National de Strasbourg et l’Université Marc Bloch organisent, à l’occasion de la création de L’Enfant rêve, un colloque autour des dramaturgies contemporaines d’Israël intitulé « Les nouvelles écritures dramatiques d’Israël » qui se déroule du 28 au 30 mars 2006. Des universitaires israéliens et français ainsi que des comédien(ne)s et metteur(e)s en scène ayant travaillé sur ces œuvres seront invités à faire se croiser les interrogations de la recherche universitaire avec des choix d’écriture et de mise en scène. Les trois journées comporteront communications, tables rondes et lectures par des comédiens.
Ce colloque se déroule à l'Université Marc Bloch, salle Hubert Gignoux, le mardi 28 mars de 14 h à 18 h, et les mercredi 29 et jeudi 30 mars de 10 h à 18 h. En ouverture du colloque, les comédiens de la troupe du TNS liront "Les Souffrances de Job", de Hanokh Levin, texte français traduit de l’hébreu par Jacqueline Carnaud et Laurence Sendrowicz, lecture dirigée par Leslie Six, assistante à la mise en scène sur “L’Enfant rêve”, Entrée libre – Réservation recommandée par téléphone au 03 88 24 88 00. Renseignements par courriel.
Un dossier relatif à cette pièce "L'enfant rêve" est disponible en ligne sur le site theatre-contemporain.net.
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samedi, 25 mars 2006
August STRINDBERG
La biographie de CarI Gustav Bjurstrom, “August Strindberg” in revue Obliques, 2e semestre 1975.August Strindberg est né le 22 janvier 1849 à Stockholm. Il eut, à en croire son roman autobiographique Le Fils de la Servante, une enfance douloureuse, pris entre un père taciturne et dur et une mère soumise, nerveuse, d'une religiosité à la fois extatique et puritaine, dans la promiscuité abrutissante d'un petit appartement de trois pièces où logeaient les parents, les sept enfants et les deux servantes. Sa mère mourut quand il avait treize ans; peu après son père se remaria avec la gouvernante. (…)
Plus que la tyrannie du père, la faiblesse de la mère ou le despotisme moralisateur de la marâtre, c'est la sensibilité presque pathologique de l'enfant qu'exprime ce livre, ses angoisses et ses hontes que personne dans son entourage ne semble avoir eu le souci d'apaiser. Aussi bien la marâtre que la mère appartenaient à une secte religieuse au christianisme exalté, inculquant à ses fidèles l'horreur du monde et la crainte du péché. L'esprit de Strindberg en fut profondément marqué. Un tempérament qui semble avoir été naturellement sensuel fut grâce à ces doctrines doublé d'un violent dégoût des sens et du corps. A la contrainte et la peur de la vie matérielle viennent s'ajouter l'obsession de la faute et la honte du «péché»: l’humiliation profonde qui en résulte à tôt fait de se transformer en révolte et en souffrance. (…)
Après avoir passé son baccalauréat en 1867, Strindberg s'inscrit à l'université d'Upsal mais doit, pour payer ses études, prendre des places de précepteur et fait même un remplacement dans son ancienne école, où il se retrouve avec horreur obligé de rabâcher les mêmes leçons qu'autrefois: peu lui importe que ce soit cette fois-ci en qualité d'enseignant. Ses études ne marchent pas fort: recalé à l'examen de chimie, il décide d'embrasser la carrière de comédien. Admis à «l'école des élèves» du Théâtre dramatique, il termine ce premier essai dans le trou du souffleur: son échec est si cuisant qu'il rêve de se suicider. Il aborde alors le théâtre par la voie qui sera la sienne et qui le mènera à la gloire. Tout en poursuivant des études de langues vivantes et d'esthétique à l'université d'Upsal il écrit ainsi ses premières pièces qui obtiennent un accueil étonnamment favorable. Une tragédie classique en vers, Hermione, obtient une mention de l'Académie suédoise et la petite pièce A Rome est montée au Théâtre Dramatique, la scène nationale, le 13 septembre 1870.
La critique fut bienveillante; elle le fut beaucoup moins pour la pièce suivante, le Banni. On est d'autant plus surpris de l'incompréhension totale qui accueillit en 1872 Maître Olof, où enfin son génie éclate: sans doute est-ce le ton absolument neuf, l'aspect moderne de cette pièce historique, aux répliques vives et percutantes qui rebutèrent les théâtres qui tous refusèrent la pièce. L'Académie à laquelle elle fut également soumise, ne ménagea pas ses critiques. Rien d'étonnant à ce que le jeune auteur se mît à douter de lui; il passa par des crises successives, renouvelant avec le même insuccès que deux ans auparavant sa tentative en vue de devenir comédien, quittant un journal pour se brouiller avec un autre, acceptant même quelque temps un poste de télégraphiste dans l'archipel de Stockholm, mais plongeant surtout dans la «bohème» de Stockholm qu'il devait plus tard décrire avec tant de brio dans son roman le Cabinet rouge. En 1874, il entra finalement à la Bibliothèque royale.
Même au milieu de ces désordres et de ces doutes, il n'abandonna jamais Maître Olof, conscient et, à juste titre, fier de la nouveauté de sa pièce. Patiemment il remit son ouvrage sur le métier. Une nouvelle version terminée en 1875 fut refusée. Une troisième version, cette fois en vers, terminée en mai 1876, le fut également. Ce n'est qu'au bout de neuf ans qu'il put enfin voir sa pièce portée à la scène.
Au printemps 1875 il avait fait la connaissance du baron CarI Gustaf Wrangel, capitaine à la garde, et de sa femme Siri von Essen: il devint bientôt un hôte journalier et un confident privilégié du ménage jusqu'au moment où atterré par l'évolution de ses sentiments à l'égard de la jeune femme, il décida de s'enfuir. A peine embarqué sur le bateau qui devait le conduire en France, il redescendit à terre et au printemps 1876 Siri von Essen et lui s'avouèrent mutuellement leur amour.
Le baron cependant reste un ami et un mari plein de compréhension. Strindberg et Siri von Essen sont déchirés entre la passion et la compassion, l'amour et la honte, le désir et le sublime. Mais la situation est intenable et le baron et la baronne divorcent. Le 30 décembre 1877 Siri von Essen épouse August Strindberg. Quelques jours plus tard naît une petite fille qui meurt après quelques heures. Le ménage commence bien mal. Strindberg est depuis quelque temps brouillé avec son père, la situation économique est désastreuse et Maître Olof est partout refusé. Les deux époux avaient pourtant formé de si beaux projets: elle allait enfin pouvoir se livrer à sa vocation de comédienne et lui allait écrire les pièces qu'elle créerait. Malheureusement il s'avère que la comédienne est médiocre et que l'écrivain manque d'inspiration. S'il écrit encore pour la scène c'est pour fournir des rôles à sa femme. La situation semble temporairement s'éclaircir avec le succès remporté en 1879 par son roman satirique le Cabinet rouge, qui entraîne la représentation d'un drame assez médiocre, le Secret de la guilde et finalement, le 30 décembre 1881, celle, tant attendue de Maître Olof. (…)
De 1883 à 1889 Strindberg vécut à l'étranger: exil volontaire qui l'avait longtemps hanté et qu'il partageait avec la plupart des artistes et écrivains scandinaves désireux non seulement de s'évader d'un milieu culturel étroit mais aussi de conquérir à l'étranger des titres de gloire susceptibles de fermer définitivement la bouche à la critique conservatrice et mesquine de leurs patries respectives. Ce fut pour Strindberg et sa famille six années de déplacements continuels durant lesquelles ils changèrent de résidence vingt-deux fois. C'est au cours de cette vie errante et éprouvante que le mariage d'August Strindberg et de Siri von Essen se détériore peu à peu. L'attitude prise par Strindberg en ce qui concerne le féminisme, qui n'est d'abord pour lui qu'un aspect d'un problème social plus vaste, s'infléchit peu à peu pour devenir un motif de conflit entre sa femme et lui, qui ronge leur ménage et va se transformer enfin en une guerre sans merci entre Strindberg et la Femme, où il jettera tout pêle-mêle: amour et haine, rancunes mesquines et adoration éperdue, désir et dégoût, jalousie maladive et tyrannie insupportable. (…)
Coup sur coup il écrit quatre pièces qui portent le drame naturaliste à son sommet et qui aboutiront même au-delà à une tragédie moderne qu'il lui aura appartenu de créer. Dans Camarades, Père, Mademoiselle Julie et Créanciers se déroule une impitoyable «lutte des cerveaux» entre l'homme et la femme, le plébéien et l'aristocrate, le fort et le faible.
D'une activité fébrile il écrit en même temps un roman réaliste, les Gens de Hemso qui marquera définitivement l'évolution de la prose suédoise, des nouvelles et, en français, l'extraordinaire Plaidoyer d'un fou qui clôture provisoirement le cycle autobiographique et où avec une brutalité et une nudité sans pareilles il livre son histoire et celle de sa femme: cette machine de guerre ou d'autodéfense, aux dires de l'auteur, est un des romans d'amour les plus extravagants et les plus beaux qui soient.
Mais, matériellement, la situation se détériore continuellement. Ses pièces ne trouvent pas de théâtre ou doivent être retirées de l'affiche après quelques représentations et Mademoiselle Julie est interdite par la censure. Ce n'est qu'en 1893, à Paris, que Mademoiselle Julie triomphera définitivement chez Antoine. Quant à Stockholm on n'y verra la pièce qu'en 1906! (…)
C'est à Stockholm et dans son archipel que se trouvent depuis le printemps 1889 Strindberg et sa famille, mais ce n'est que pour aborder l'exténuante et douloureuse procédure en divorce. Celui-ci est finalement déclaré en 1892, après quinze ans de mariage. Presque aussitôt après le divorce, Strindberg repart pour l'étranger. Il s'arrête cette fois-ci à Berlin, où il retrouve une «bohème» d'artistes et d'écrivains scandinaves, polonais et allemands. Il souffre terriblement de l'absence de ses enfants et traverse une longue période d'improductivité littéraire. Ayant rencontré une jeune journaliste autrichienne, Frida Uhl, il l'épouse en mai 1893 dans l'île d'Heligoland: elle a vingt-trois ans de moins que lui. Elle est primesautière, capricieuse, voire tyrannique, tantôt rafraîchissante, tantôt exaspérante. Quant à lui, sa dépression ne fait que s'accentuer, de même que son orgueil et son caractère soupçonneux. La misère économique contribue à accélérer la faillite de ce second mariage. Une fois de plus Strindberg abandonne la littérature pour chercher une nouvelle carrière, cette fois-ci c'est vers la chimie et l'alchimie qu'il se tourne. C'est pourtant à ce moment qu'il croit toucher enfin la gloire, et de plus, c'est de Paris qu'elle semble venir. Antoine a monté Mademoiselle Julie; Lugné-Poé Créanciers et il projette de monter Père au cours de l'hiver 1894. Strindberg quitte l'Autriche, où il habite chez des parents de sa femme, et se rend à Paris. Frida Uhl, qui l'a rejoint peu après, retourne en Autriche au mois d'octobre; ils ne se reverront plus. Le divorce cependant n'interviendra qu'en 1897.
Père est un succès, mais les succès littéraires n'intéressent plus Strindberg. Il prend contact avec les milieux scientifiques et surtout alchimistes français, cherche à fabriquer de l'or et s'ouvre aux doctrines occultistes. Sa misère est extrême et s'enfonçant de plus en plus profondément dans un monde de persécutions et de signes, de sciences occultes et de magie, il aboutit en 1896 à une crise psychique qui le secoue profondément. (…)
Il relate les événements de cette crise dans Inferno et Légendes, tous deux écrits en français. La rédaction de ces deux ouvrages, commencée à Lund dans le midi de la Suède, s'achève à Paris où Strindberg revient une dernière fois et où il reste du 24 août 1897 au 7 avril 1898. C'est à Paris également qu'il entame la représentation dramatique de la crise, en écrivant la première partie de la grande trilogie Le Chemin de Damas. (…)
Les pièces se succèdent avec une rapidité qui témoigne éloquemment du retour de l'inspiration. En 1899 -1900 il écrit pas moins de cinq pièces par an, parmi lesquelles ses grands drames historiques Gustave Vasa et Erik XIV, un «mystère» moderne, Pâques, et la terrible Danse de mort. Les théâtres suédois ont d'ailleurs recommencé à le jouer. Maître Olof est repris avec un immense succès dès la fin de 1897.
C'est dans ces conditions que commencent à l'automne 1900 les répétitions du Chemin de Damas. Le rôle de la «Dame» est, à la demande de l'auteur, confié à une .jeune actrice de vingt-deux ans qu'il vient de voir dans le rôle de Puck. Son nom est Harriet Bosse. Strindberg et Harriet Bosse se fiancent le 5 mars et se marient le 6 mai 1901.
Entre l'auteur vieillissant et célèbre et la jeune comédienne ce fut un mariage orageux, traversé de violentes disputes, de départs et de retours. C'est au lendemain d'un de ces retours de sa jeune femme, après quarante jours d'absence, que Strindberg écrit le Songe, qui marque peut-être le sommet de son oeuvre dramatique.
La naissance d'une petite fille en mars 1902 n'apporte pas la paix au ménage; querelles et réconciliations se succèdent et, en 1903, Harriet Bosse et sa fille déménagent. Les relations ne sont pas rompues pour autant: la mère et la fille continueront longtemps à voir le poète et les deux époux à rompre et à renouer même après le divorce, prononcé en 1904, jusqu'au printemps 1908 où Harriet Bosse se remarie. Elle ne verra plus Strindberg, mais celui-ci qui depuis leur rencontre n'avait cessé de vivre avec elle en une sorte de communication immatérielle et pourtant sensuelle, qu'il faudrait peut-être appeler de «l'érotisme télépathique», continue cependant de noter dans son Journal occulte les «visites» exaltantes et éprouvantes de son dernier grand amour. (…)
En 1906, Strindberg peut se réjouir d’un renouveau d’intérêt pour son théâtre. Le Songe obtient un accueil très favorable et Mademoiselle Julie est enfin jouée en Suède, grâce à un jeune directeur de théâtre, August Falck. Le succès est tel que Falck et Strindberg décident de fonder ensemble un théâtre qui ne jouera pratiquement que des pièces de Strindberg. Il obtient, avec le Théâtre Intime ainsi créé, l'instrument dont il avait si longtemps rêvé et, en 1907, il écrit pour cette petite scène ses fameuses «pièces de chambre» qui comptent quelques-uns de ses chefs-d’œuvre: le Pélican, la Maison brûlée, Orage et surtout la Sonate des Spectres et La Danse de mort.
Les «pièces de chambre» sont accueillies par une incompréhension totale. (…) La dernière pièce de Strindberg, la Grand-route respire l'amertume. Mais c'est surtout un dernier regard jeté sur une vie tumultueuse, égocentrique et douloureuse.
Le 14 mai 1912, Strindberg meurt d'un cancer.

La présentation de d'Anne-Marie BONNABEL, Professeur agrégé de Lettres Modernes chargée de l’enseignement du théâtre au Lycée Thiers de Marseille...
August Strindberg (1849-1912) appartient à la même génération de dramaturges que le russe Tchekhov et le norvégien Ibsen. Moins connu que Tchekhov, plus novateur qu’Ibsen, il contribue à fonder la modernité au théâtre.
On connaît Mademoiselle Julie, Père, Créanciers, La danse de mort, pièces souvent jouées en France. On ignore souvent l’énorme production littéraire de Strindberg : pièces historiques, drames à stations ou jeux de rêve pour qualifier des pièces inclassables comme Le chemin de Damas, pièces " de chambre ", mais aussi récits, essais, articles, correspondance passionnante, entre autres avec Zola ou Nietzsche, réflexions sur le théâtre partiellement recueillies dans " Théâtre cruel, théâtre mystique " paru chez Gallimard en 1964.
Strindberg, parcourant l’Europe sans trouver jamais de lieu qui apaise ses angoisses, se révèle au carrefour d’influences aussi décisives que celles de Schopenhauer, Schiller, Kierkegaard, Byron, ou des précurseurs de Freud comme Bernheim .Il s’avère une formidable caisse de résonance de toutes les tendances esthétiques de son temps, notamment dans ses prises de position sur le naturalisme. Il est aussi un peintre étonnant, très lié à Edward Munch. Il se passionne pour la chimie et se rêve alchimiste jusqu’à s’en brûler les mains.
" Ce qu’il me faut, c’est absolument savoir. Et pour cela je vais faire sur ma vie une profonde, une discrète et scientifique enquête. Utilisant toutes les ressources de la nouvelle science psychologique, en mettant à profit la suggestion, la lecture de pensée, la torture mentale, […] je chercherai tout. "
La vie et l’œuvre de Strindberg se placent sous le signe de cette confession. Tous ses écrits témoignent de sa vie et portent la trace de ses crises, de ses combats, de ses révoltes contre une société au conformisme rigide qu’il exècre et qui le décrètera scandaleux. Le moi de l’écrivain fonde l’unité de cette énorme production littéraire, par delà les genres et par delà les diversités formelles.
Né en 1849, dans un milieu petit bourgeois, il perd sa mère à treize ans et souffre du remariage d’un père trop autoritaire. Sa mère, fille d’aubergiste, épousera son père après avoir été sa gouvernante puis sa maîtresse. Ce roman familial est à l’origine du sentiment de déclassement, d’entre deux, qui l’habite toute son existence. Il échoue dans la carrière de comédien où il voulait s’engager, devenant, peut-être par dépit, auteur de théâtre. Ses relations avec les femmes sont terriblement conflictuelles. Marié et divorcé trois fois, il doit travailler beaucoup pour assurer la subsistance des enfants qu’il a de chacun de ses mariages. La misogynie de Strindberg, son antiféminisme bien connu, le diabolisent face à son rival Ibsen qui apparaît depuis Maison de poupée comme un champion du féminisme. Strindberg aime les femmes dans une recherche fusionnelle et de tels élans passionnés qu’il ne peut qu’être déçu. C’est alors que l’ange adoré se transforme à ses yeux en mégère prête à le vider de toute substance. Sa jalousie féroce envers sa première épouse, la baronne Siri Von Essen est à l’origine de ses premiers délires paranoïaques. Toute sa vie Strindberg traverse des crises délirantes qu’il tente de décrire dans des textes autobiographiques, toute sa vie il lutte contre ses fantômes pour extraire, in vivo, de son être, une œuvre noire qui nous dit la détresse de l’homme d’aujourd’hui.
Kafka, les expressionnistes, Adamov dramaturge contemporain revendiquent fortement son héritage. Comment ne pas penser qu’Artaud, qui monta Le Songe au théâtre Alfred Jarry, n’ait pas puisé chez Strindberg le terme même de théâtre de la cruauté ?
Bibliographie
Sur Strindberg
Michaël Meyer - Biographie de Strindberg, Gallimard
Adamov - Strindberg, L’Arche
Jaspers - Strindberg et Van Gogh, Editions de minuit
Sur le théâtre de Strindberg
Maurice Gravier - Strindberg et le théâtre moderne, Bibliothèque de la société des études germaniques, Paris 1949
Sarrazac - L’Avenir du drame, l’Ere théâtrale
Sarrazac - Théâtres intimes, Actes Sud papiers 1989
Pascale Roger - La cruauté dans Le théâtre de Strindberg, L’Hamattan
Sur le théâtre fin XIX° début XX°
Antoine et l’invention de la mise en scène. Textes regroupés par J P Sarrazac. Actes Sud
Théâtre aujourd’hui, N° 10 , L’Ere de la mise en scène . SCEREN CNDP.
L’ensemble de son théâtre a été récemment publié à l’Arche.
Mademoiselle Julie : deux éditions utilisables en classe : à l’Arche en volume séparé dans une traduction de Boris Vian qui comporte la préface de Strindberg et à L’avant Scène (N° 986 15 Mars 1996) dans une traduction d’Elena Balzamo qui a l’intérêt de présenter des photos de la mise en scène et des commentaires de Jacques Kraemer. Jacques Kraemer a monté Mademoiselle Julie en 1995 au CDN de Chartres.
Les récits autobiographiques " Dans la chambre rouge " ( " Le Fils de la servante ", 1886; " Fermentation ", 1886; " l'Écrivain, " 1909), et " Le Plaidoyer d'un fou " (1892) écrit directement en français.
18:20 Publié dans 3. Ecriture théâtrale et auteurs | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
vendredi, 17 mars 2006
"La Nuit à l'envers", de Xavier Durringer
Le centre d'animation Maurice-Ravel fait partie des 42 centres d'animation de la Mairie de Paris. Géré par l'association loi 1901, le Centre International de Séjour de Paris (CISP), il propose toute l'année et pour tout public des activités sportives, culturelles et artistiques.
L’histoire : Un homme, une femme, une nuit, un lit, dans une chambre triste, deux solitudes. "La rencontre est vénale, mais elle va prendre un tour inattendu". La transaction n’est pas celle que l’on attend, une histoire intime crève la surface violente et sordide de l’échange. C’est "La Nuit à l’envers".
Lola et Jean sont deux personnages très opposés sur plusieurs points : Lola est fataliste, consciente de la réalité parfois très rude de la vie. Elle est souvent sur la défensive afin de se protéger contre une vie qui lui a déjà joué bien des tours. Jean est un personnage qui vit hors de la réalité. Il s’est fabriqué un monde plus clément dans lequel il s’évade souvent. Il est d’une fragilité extrême, il recherche un appui, une présence. Le point commun entre ces deux personnages est cette solitude imposée qu’ils vivent chacun différemment mais très douloureusement. "C'est souvent longtemps après qu'on s'aperçoit qu'on est relié à quelqu'un sans le savoir..."
La critique de Théâtre Passion : "Des dialogues singuliers, pourtant un texte simple, avec la force de l'évidence, une mise en scène très douce, deux éléments de décor, un drap de tente incliné cachant le lit et une chaise en forme de coeur, des jeux de lumière, qui oscillent entre le blanc et le rouge, pour varier la tonalité des mots, et un jeu si juste...
Lui, en tenue de pêcheur, les yeux étonnés, un peu paumé, philosophant sans le savoir. Elle, d'abord femme brune maquillée, une séductrice pressée, en dessous noirs, à peine couverte par une chemise transparente qui virevolte (avant de se métamorphoser à la fin, les cheveux chatains, en jean et basket).
Le face à face semble classique. Mais une intrigue, à peine esquissée, s'installe très vite, puis se découvre peu à peu. Que cherche-t-il ? A l'évidence, autre chose que les hommes qui défilent habituellement chez elle. Il a des accents de violence, vite réprimée. Et l'on pourrait craindre à de brefs moments une issue tragique. Mais tel n'est pas l'objet du propos de l'auteur, qui veut nous parler de la vie toute simple et de la solitude de deux êtres si différents. Les deux acteurs sont parfaitement coulés dans le physique et le comportement de leurs rôles. Le masque des archétypes va se dissoudre.
Jean-Christopher Barro, puis Flavie Dony surtout, qui passe de l'agacement à la surprise, font surgir des émotions, d'abord fugaces, qui envahissent progressivement toute la scène... "
La critique de Morgan Faligot publiée par le souffleur...
Xavier Durringer est né le 1er décembre 1963 à Paris. Il dirige la compagnie de Théâtre "La Lézarde" depuis 1989, pour laquelle il écrit et met en scène les spectacles. Il écrit et réalise également pour le cinéma. Il débute à Cergy-Pontoise. Ses premières pièces (Bal-Trap / Ed. Théâtrales ; Une envie de tuer sur le bout de la langue/Ed. Théâtrales ; La Quille) jouent avec une langue crue en prise avec des réalités amoureuses chaotiques. Avec Surfeurs en 1998, il conquiert le Festival d'Avignon.
Depuis, ses pièces sont jouées dans les théâtres les plus reconnus en Europe. Il réalise aussi des courts et des longs métrages (La Nage indienne, Les Vilains…). Il vient d’achever le tournage d’une fiction en Thaïlande : Chok dee. « L’intégrale DURRINGER » a été jouée en mai 2004 au Théâtre 95 de Cergy Pontoise.Une nouvelle programmation de la pièce « La Nuit à l’Envers », jouée quatre fois à Paris par la Compagnie « Les planches et les Nuages », avant le Festival artistique étudiant, n’est pas encore envisagée. Car cette compagnie travaille actuellement sur deux nouveaux projets : l’un mis en scène par Sandrine Brunner, une adaptation du roman de Valérie Zenatti, « Une bouteille dans la mer de Gaza », l’autre par Flavie Dony, « Le Malentendu de Camus ». Vous pouvez contacter Théâtre Passion si vous voulez avoir des informations sur ces deux projets.
22:50 Publié dans 9. Troupes | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : théâtre
samedi, 11 mars 2006
FESTIVAL "Ici et Demain", du 8 au 23 mars 2006, à Paris
Du 8 au 23 mars, place aux talents étudiants dans 48 lieux à Paris !
Pour cette troisième édition du festival artistique étudiant, la ville de Paris et la Maison des Initiatives Etudiantes ont reçu environ 150 dossiers de candidature. De la musique au mime en passant par la photographie, la sélection a été difficile. Avec près de 80 projets inscrits au programme, il ne vous reste plus qu’à choisir. Pour les découvrir, consultez l’agenda !
Que vous soyez étudiant ou que vous songiez avec nostalgie à vos études, que vous soyez danse, cinéma ou peinture, que vous habitiez Belleville ou le Marais, bloquez vos agendas et venez profiter de ce festival de talents étudiants !
Le site du festival
Théâtre : 34 pièces à l’affiche :
- Van der monde
- Si les Fous m'étaient contés...
- Ce qu'ils en disent
- Sans commentaire
- "Don Qui", d'après Don Quichotte
- Histoire du soldat
- Le péché des saintes
- Le Langue-à-langue des chiens de roche
- Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit
- Rédemptions
- Madame Marguerite
- Fabrica n°7
- Quand il fait froid, il faut sauter !
- La nuit à l'envers
- Chère Elena Sergueïevna
- Antigone
- Le marquis ridicule ou la comtesse faite à la hâte
- Ferhad et Shirin
- Eurydice
- L'Inattendu
- Les cendres et les lampions
- Parole mobile E(t)mouvante
- Le quêteur de la mort
- Peter Pan
- Les Baigneuses
- La vie de château
- Le retour au désert
- Before Party
- Frag..Ment..Songe
- J'ai le titre sur le bout de la langue
- L'animal du temps
- Ma mère qui chantait sur un phare
- La rue est vers laure
- Pauvres Comores
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Antigone, de Sophocle, le 13 mars 2006, au Pavillon, 11 place Nationale, Paris - 13ème, Métro Nationale ou Bibliothèque François Miterrand, de 20 h 30 à 22 h, une nouvelle création avec masques du Centre de poésie et de théâtre antiques, Le Théâtre Démodocos, avec Philippe Brunet, François Cam, Rebecca Lefèvre, Estelle Meyer, Yann Migoubert, Karoline Zaidline. Entrée libre : réservation obligatoire par courriel ou par téléphone au 01 45 26 49 10.

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vendredi, 10 mars 2006
"Automne et hiver", de Lars Noren, dans une mise en scène de Pierre Maillet et Mélanie Leray, au Théâtre de la Bastille à Paris
Avec Mélanie Leray, David Jeanne Comello, Catherine Riaux et Valérie Schwarcz (de gauche à droite), photo de Jean-Julien Kraemer. Durée de la pièce : 1 h 45.
Le Théâtre de la Bastille, 76, rue de la Roquette, Paris-11e, métro Bastille. Du mardi au samedi à 21 heures et le dimanche à 17 heures, jusqu'au 26 mars; puis du mardi au dimanche à 19 heures du 28 mars au 7 avril. De 12,50 € à 19 €. Réservation par courriel.
16:55 Publié dans 1. Pièces à l'affiche | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : théâtre
jeudi, 09 mars 2006
De nouveaux théâtres dans l'est parisien
17:54 Publié dans 7. Ecoles de Théâtre | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : théâtre
mercredi, 08 mars 2006
« Pygmalion »
Une pièce écrite par George-Bernard Shaw, dans une mise en scène Nicolas Briançon, avec Barbara Schulz, Nicolas Vaude, Danièle Lebrun et Henri Courseaux à partir du 28 janvier 2006 au Théâtre Comédia, 4, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris.
Vous pouvez lire une présentation de cette pièce écrite par le metteur en scène Nicolas Briançon sur le site Theatre.online.com .
Une vidéo sur le site de France 3.
Barbara Schulz déroule une carrière au théâtre, à la télévision et au cinéma. Cette pièce est sa septième représentation théâtrale, après...
1994 : « Les sorcières de Salem », d’Arthur Miller, mise en scène Thomas Le Douarec, avec Marie-Christine Laurent.
1996 : « Le bourgeois gentilhomme » de Molière, avec Catherine Jacob, mise en scène de Jérôme Savary au Théâtre National de Chaillot.
1997 : « Dommage qu'elle soit une putain », de John Ford, mise en scène de Jérôme Savary.
1999 : « Les portes du ciel » de Jacques Attali, avec Gérard Depardieu et Jean-Marie Winling, mise en scène de Stéphane Hillel.
2000 : « Joyeuses Pâques » de Jean Poiret, avec Pierre Arditi, Caroline Sihol, mise en scène de Bernard Murat (elle a reçu pour cette pièce le Molière de la révélation féminine).
2003 : « Antigone » de Jean Anouilh, avec Robert Hossein, mise en scène par Nicolas Briançon.

23:15 Publié dans 1. Pièces à l'affiche | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Arts et culture
Emilie Dequenne, dans "Mademoiselle Julie", d'August Strindberg

Emilie Dequenne interprète du 16 février au 2 avril 2006 le rôle-titre de "Mademoiselle Julie", d'August Strindberg, dans une adaptation et mise en scène de Didier LONG, avec Bruno Wolkowitch et Christine Citti pour partenaires (christine_citti.pdf).Décor : Jean-Michel ADAM
Lumières : Gaëlle DE MALGLAIVE
Costumes : Jean-Daniel VUILLERMOZ
Musiques : François PEYRONY
Cette représentation se déroule dans la petite salle Elvire Popesco du Théâtre Marigny, du mardi au samedi à 21 h, et le dimanche à 16 h. Les tarifs sont de 40 € et 30 €, et 15 € pour les étudiants (sauf le samedi). Location et réservation au 01.53.96.70.20.
Mademoiselle Julie, écrite en 1888, est une très belle pièce, emblématique de ce tournant du siècle qui, après la flambée romantique, s’ouvre par d’incessantes remises en question aux nouvelles formes d’art et de pensée à l’origine des avant-garde du XX° siècle.
Quelques pistes pour étudier Mademoiselle Julie, par Anne-Marie BONNABEL, Professeur agrégé de Lettres Modernes chargée de l’enseignement du théâtre au Lycée Thiers de Marseille :
L’intrigue de Mademoiselle Julie se résume en quelques mots. La nuit de la Saint Jean, Julie, jeune fille de vieille noblesse terrienne, s’abandonne à ses désirs sensuels dans les bras du valet de son père, Jean. Au matin, une fois dissipés les sortilèges de cette nuit d’exaltation, effarée par son acte, elle se tue avec le rasoir que son amant lui met dans les mains. Un autre personnage, Christine, la cuisinière fiancée à Jean, assiste, pleine de réprobation, aux débordements de sa maîtresse. Mademoiselle Julie et le domestique de son père se jouent de la démarcation entre rêves et réalité pour descendre dans les enfers de la séduction...
On peut envisager la lecture de l’œuvre intégrale - la pièce est courte- ou d’un extrait, dans le cadre d’un groupement de textes sur maître et valet ou sur la relation amoureuse tragique, au croisement des objets d’étude Théâtre, Texte et Représentation et Mouvement Esthétique et Culturel : le Naturalisme.
1°) Dans Mademoiselle Julie la relation maître-valet s’apparente-t-elle à une guerre des classes ou à une guerre des sexes ou encore à une lutte des cerveaux ?
Jean et Julie sont emblématiques de leur classe sociale, Jean rêve de s’élever ; intelligent, formé au contact de ses maîtres, il représente la classe montante, laborieuse, entreprenante, quand Julie a le sentiment d’être le rejeton d’une fin de race. La distance sociale qui les sépare sous-tend en permanence leurs rapports. (Voir tout particulièrement le passage où ils se racontent leur rêve et où Jean évoque l’épisode de son enfance où il a aperçu depuis un fossé rempli de déjections la petite Julie en robe blanche sur sa terrasse.)
Il est également intéressant d’analyser comment Jean croit un instant s’élever socialement en devenant l’amant de la fille du Comte et retrouve son comportement d’ " esclave "au seul bruit de la sonnette par lequel M le Comte le rappelle à son service.
Tout aussi intéressant de se demander pourquoi Julie se complaît dans la cuisine en compagnie de ses domestiques. Le texte délivre peu à peu tous les indices qui permettent de comprendre les motivations secrètes de ces personnages à facettes multiples.
Dialogue ou match de boxe, chacun à son tour est maître du jeu. Qui l’emportera ? Le plus fort, Jean, parce qu’il est l’homme, parce qu’il appartient à la classe qui monte, parce qu’il est psychiquement supérieur à sa compagne. La guerre des cerveaux va jusqu’au meurtre psychique puis au meurtre réel, Julie sortant se suicider en état quasi-hypnotique.
2°) Entre tragédie et drame ?
Dramaturgie difficile à définir. Psychodrame ? Vaudeville social ? Drame domestique ? La fable est anecdotique, le sujet trivial et cependant une force quasi primitive s’engouffre dans la pièce pour l’élever au rang de tragédie. On peut rechercher tous les éléments épars dans le texte qui amènent Julie au statut d’héroïne tragique et de victime sacrificielle.
Par ailleurs la concentration extrême du drame qui se déroule presque en temps réel et le décor unique renvoient aux règles de composition tragique.
Strindberg lui-même parle de " tragédie naturaliste. "
3°) Mademoiselle Julie entre naturalisme et symbolisme:
L’ancrage social, la trivialité du dialogue qui a beaucoup choqué ( il est question des règles de Julie et d’une potion abortive pour sa chienne, Jean et Julie s’injurient avec une rare violence) le choix de la cuisine comme lieu de l’action, autant d’éléments qui placent Mademoiselle Julie du côté du naturalisme.
Cependant: l’importance de la lumière et de ses variations, l’omniprésence de la religion, la portée cosmique de cette nuit de la Saint Jean, la purification par l’eau, le meurtre de l’oiseau traversent la pièce comme autant de symboles et lui donnent une dimension qui transcende le quotidien mis en scène. ….
On a longtemps cloisonné l’œuvre dramatique de Strindberg en différentes périodes, la période naturaliste, celle de Mademoiselle Julie, la période symboliste, mystique, le théâtre de chambre…. La critique actuelle tend à montrer qu’en dépit des différences formelles, les éléments symbolistes sont à l’oeuvre dans les drames naturalistes, que toute l’œuvre à venir est déjà contenue dans Mademoiselle Julie.
La réception des œuvres de Strindberg en France illustre bien cette double appartenance puisqu’il sera monté par Antoine, metteur en scène naturaliste, en 1893 et presque simultanément par le Théâtre de l’Oeuvre de Lugné-Poe qui se réclame de l’esthétique symboliste.
Les relations Strindberg-Zola nous éclairent également à ce sujet. On y voit l’insistance de Strindberg à demander son soutien à Zola, le maître incontesté, et les réticences de ce dernier à adhérer pleinement à une dramaturgie dont il sent la force mais à laquelle il reproche le manque d’une certaine épaisseur naturaliste, notamment l’absence d’une carte d’identité circonstanciée des personnages.
Dans le cadre de texte et représentation, on pourra envisager des recherches sur le théâtre naturaliste en France, à partir bien sûr du texte de Zola, Le Naturalisme au Théâtre, mais aussi à partir de textes d’Antoine, cf bibliographie.
Si Strindberg lui-même n’adhéra jamais aux thèses scientistes du naturalisme et employa pour parler de son oeuvre le terme de " supranaturaliste ", c’est qu’il refusa avant tout le statut d’expérimentateur, de greffier, de savant que Zola revendiquait pour l’auteur naturaliste. C’est que dans les personnages de Jean, de Julie et de tant d’autres, c’est Strindberg qui se glisse et parle de lui.
4°) Mademoiselle Julie et la dramaturgie du moi:
Kafka (dans Conversations avec Kafka de Gustav Janouch ) écrit : " Là où le théâtre devient le plus fort, c’est quand il rend réelles des choses irréelles. Le plateau devient alors un périscope de l’âme, il éclaire la réalité par l’intérieur "
On peut dans le cadre d’un travail sur l’autobiographie se référer aux récits de Strindberg qui sont le plus souvent des autobiographies à la troisième personne, et les rapprocher de la pièce. Le héros des textes autobiographiques s’appelle Jean. De là à conclure que le Jean de Mademoiselle Julie c’est Srindberg ! D’autres éléments, notamment le rapport à la mère, amènent à penser que Strindberg est tout autant Julie.
Plus intéressant que ces aspects biographiques à proprement parler, c’est la manière dont l’écriture dramatique est modelée par ce que Sarrazac appelle la dramaturgie du moi, qui se révèle particulièrement novatrice.
5°) La nouveauté de l’écriture dramaturgique, les personnages, le dialogue:
Il faut se reporter à la Préface de Mademoiselle Julie. Strindberg y donne toutes les clefs concernant ses personnages qui ne sont plus des caractères, mais " des conglomérats de civilisations passées et actuelles, de bouts de livres […] de morceaux d’hommes,[…] tout comme l’âme elle –même est un assemblage de pièces de toutes sortes. ";
" En ce qui concerne le dialogue, j’ai quelque peu enfreint les traditions […] j’ai laissé les cerveaux travailler d’une façon irrégulière comme ils le font vraiment dans la conversation.. "…
6°) Mademoiselle Julie, aspects de la représentation:
On peut étudier dans Mademoiselle Julie des éléments non verbaux et néanmoins fondamentaux dans l’action, comme les objets, notamment les bottes du comte, ou les sons, comme la chanson des paysans qui précipite Julie dans les bras de Jean et surtout la sonnette du comte.
On doit s’arrêter sur les didascalies, en particulier les didascalies initiales qui plantent le décor pour mesurer là encore ce que Strindberg doit au naturalisme et comment il s’en détache. A mettre en relation avec la préface où Strindberg explicite ses choix en matière de décor. A mettre en relation aussi avec tout l’effervescence de l’époque autour de la notion naissante de mise en scène. cf bibliographie.
Il existe une mise en scène de Mademoiselle Julie par A Voutsinas, avec Fanny Ardent et Niels Arestrup qui a été retransmise à la télévision. Il existe également un film de Mike Figgis (2000) en DVD et VHS. Adaptation de bonne qualité de la pièce. On peut s’interroger sur ce que le cinéma permet et que le théâtre ne permet pas, en particulier au niveau des décors susceptibles de suggérer un environnement géographique et humain. Le cinéma réalise peut-être les vœux de Zola quand il affirmait que le décor au théâtre remplace la description dans le roman.
Documentation : vous pouvez accéder au dossier de presse de cette représentation, mllejulie-dossierdepresse1.pdf, lire l'interview d'Emilie DEQUENNE publiée par le Figaro Madame, la critique de Marion THEBAUD dans le Figaro, l'analyse du metteur en scène Didier LONG, et une vidéo sur le site de France 3.
22:30 Publié dans 1. Pièces à l'affiche | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : théâtre
dimanche, 05 mars 2006
Lecture de Bernd SUCHER, "Anton Tchekhov : le sourire sous les larmes ..."
Les passions de Bernd SUCHER, "Anton Tchekhov : le sourire sous les larmes ...", aux Ateliers Berthier (Théâtre de l'Odéon), le 4 mars 2006, dans une traduction française de Nicole Taubes, avec Astrid Bas et Hervé Briaux
Bernd SUCHER est le critique théâtral allemand de la Süddeutsche Zeitung. Il proposa en 1999 à deux acteurs du Residenztheater de Munich une expérience inédite: présenter à ses côtés sa vision personnelle d’un auteur, dans un cadre tenant à la fois de la conférence et de la lecture mise en espace.
Le succès remporté par la première séance leur valut des invitations dans différents théâtres d'Allemagne, d'Autriche, de Suisse, et persuada Bernd Sucher qu’il valait la peine de poursuivre l’entreprise.
Au fil des années, « Les Passions de Bernd Sucher » sont donc devenues une sorte de feuilleton non dénué d'humour, au cours duquel le critique se risque à son tour devant le public pour lui proposer, selon son bon plaisir, ses portraits d’écrivains du XIXème et du XXème siècles, connus et moins connus, européens ou non.
Il est ainsi venu pour la première fois aux Ateliers Berthier à Paris en 2005 offrir, en langue française, dans une traduction de Nicole Staub, sa version personnelle de la vie et de l'oeuvre d'Henrik Ibsen, comme toujours flanqué de deux comédiens complices, en l’occurrence Astrid Bas et Hervé Briaux.
Dans le cadre des manifestations organisées autour de la pièce « Sur la grand'route » d'Anton Tchekhov, à l’affiche du 23 février au 25 mars 2006, dans une mise en scène de Bruno Boëglin, Bernd Sucher se produit à nouveau aux ateliers Berthier avec Astrid Bas et Hervé Briaux, le 4 mars 2006, pour présenter sa vision personnelle de la vie et l'oeuvre d'Anton Tchekhov.
«Tchekhov est à placer au même rang que Shakespeare», affirme Bernd Sucher. «Il décrit la vie même, qui s’explique aussi peu qu’on explique une carotte. Ses pièces sont des comédies sur la terrible dérision de l’existence. Sur le désir et la déception. Mais on méconnaîtrait Tchekhov si l’on passait à côté de la profonde humanité qui le distingue. Il était intègre et génial – rare conjonction.»
La comédienne Astrid Bas est ancienne élève du Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique (promotion 1996) et de l'Ecole du Théâtre National de Strasbourg (Jeune théâtre national 1998-1999). Elle a travaillé au Théâtre avec entre autres Alain Ollivier, Anatoli Vassilieff, Frédéric Fisbach, Yves Beaunesne. Elle jouait récemment en 2004-2005, dans la pièce « La Rose et la Hache », d’après Richard III de Shakeaspeare, mise en scène par Georges Lavaudant, et Ecrire/Roma mis en scène par Jean-Marie Patte. Elle a mis en scène en 2003 Matériau Platonov aux Ateliers Berthier.
Hervé Briaux, qui jouait le rôle de Gaston d’Orléans en 1992 dans le film « Louis, enfant Roi » réalisé par Roger PLANCHON, sera à l’affiche des Ateliers Berthier du 4 au 20 mai 2006, dans une mise en scène théâtrale d’un roman de Thomas Bernhard, "Des arbres à abattre" , réalisée par Patrick PINEAU.
Nicole Taubes est née à Paris où elle obtient tout d'abord une licence de biologie à la Sorbonne. Désirant s'imprégner de la langue et de l'histoire allemandes, elle postule et obtient (1962) un poste de " Diplomantin " à l'Institut für Allgemeine Biologie, à Berlin-Est. Elle restera 12 ans dans cette ville, mais changera de profession et trouvera très vite son "véritable but, la destination secrète de son voyage" comme elle le dit elle-même, i.e. la traduction. D'abord la traduction technique, ou généraliste, mais depuis 1992, membre de l'Association des Traducteurs Littéraires de France, Nicole Taubes se consacre entièrement à la traduction littéraire et obtient en 1998 le prestigieux Prix Gérard de Nerval de la traduction, décerné par la Société des Gens de Lettres à l'occasion de la parution de sa traduction chez José Corti de La Nef des fous de Sébastien Brant, ouvrage qui connaît en 2004 sa 2e édition.
Irène Weber-Henking
Les deux traductions des lectures de Bernd Sucher réalisées par Nicole TAUBES : « Les Passions de Bernd Sucher : Henrik Ibsen » et « Bernd Sucher, Tchekhov et passions : le sourire sous les larmes ».

Une biographie de Tchekhov et la chronologie de sa vie.
Une critique de cette lecture de Bernd Sucher sera prochainement ajoutée à ce texte...
00:10 Publié dans 4. Anton TCHEKHOV | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature






